• Episode 4: Une promesse tenue

    Episode 4 : une promesse tenue

      

     Episode 4: Une promesse tenue

    Il y a quatre ans. Je venais de me faire arracher une dent de sagesse. J’attendais le bus. Un mal de chien. La joue droite de Dizzy Gillespie. Il faisait froid, comme cette nuit. Un froid qui te rentre dedans. Tu n’étais pas là, je ne sais plus où tu étais parti. Moi, j’attendais mon bus avec la furieuse envie d’être déjà chez moi et de me mettre sous une couette.

     J’avais quitté Vincent juste une semaine avant. Bref, j’attendais.
    Un type sur ma gauche sorti de nulle part commence à me parler . Je tentais tant bien que mal de lui répondre, en cachant mon hémiplégie temporaire le mieux possible. Oui... En fait... Dès qu’il m’a parlé, il m’a plu. Je ne voulais pas lui montrer ma tête à l’envers.

     

    Marco écoute en silence, me ressert un verre. Son silence soudain, lui mon ami bavard, me donne envie de me raconter, de raconter ce « nous » qui n’est plus.

     

    Et puis il s’est planté devant moi, a descendu délicatement mon écharpe. J’ai eu un réflexe de recul mais trop tard.

    « Je sors de chez le dentiste. » avec un demi- sourire désespéré.

    « Une dent de sagesse ? » J’acquiesce en silence.

    « Bon, ben, va falloir que je te cuisine une bonne purée. Chez toi ou chez moi ? » J’éclate de rire, enfin une sorte de sourire tordu qui me fait si mal qu’il s’arrête en plein éclat.

    « Non, c’est gentil, mais j’ai pas vraiment envie de partager une purée avec toi tout de suite… »

    « Antoine. »

    « Pardon ? »

    « C’est mon prénom Antoine. Et toi ? »

    « Hannah. »

    « Avec un H ? »

    « Oui, pourquoi ? », toujours sur la défensive là-dessus.

    « Il me donne envie de voyager ton prénom. »

    Quand même l’air d’être un professionnel de la drague à l'arrêt de bus, le type à la purée. Je pensais à Arletty et Pierre Brasseur dans Les enfants du Paradis. Par dessus son épaule, je voyais le bus qui arrivait. Il suivit mon regard.

    « C’est le tien ? »

    « Mmm », acquiescement muet.

    « Alors on se quitte déjà tous les deux ? »

    « Paris est tout petit pour ceux, comme nous, qui s’aiment d’un aussi grand amour. » C’était sorti tout seul, je rougissais de honte d’avoir pu dire un truc pareil à ce type que je ne connaissais pas et qui, sous le coup de l'anesthésie certainement, me plaisait terriblement.

    Il me regardait en silence. Là soit il connaissait le film, soit il me prenait pour une hystérique.

    « Je crois qu’il faut qu’on se revoit, en effet. » Rapidement il griffonna un truc sur un bout de papier qu’il me glissa dans les mains au moment même où je montais dans le bus. Je me souviens encore du contact de sa main dans la mienne. Elles mirent longtemps à se quitter, nos mains.

     

    Je rentrais chez moi, en ayant totalement oublié mon mal de dent. Mais j’ai tout de même mis une semaine à trouver le courage de l’appeler.

    « Bonjour, c’est Hannah, la fille à la joue gonflée… »

    « Ah enfin… Hannah, la fille qui m’avait laissé seul sur le boulevard du Crime. » Il connaissait le film. Ouf.

    « Bon, tu en es encore à la purée, ou tu peux manger solide ? »

    « Solide oui… » Il prenait les choses en main. Ca me plaisait.

    « Eh bien ce soir, je t’invite au restaurant. On va parler cinéma. Ca te va ? »

    « Oui. » Je devais peut-être faire la difficile, « Ce soir je suis prise… » Je ne savais pas faire. Trop tard, j’avais déjà dit oui de toute manière.

     

    Quand je suis entrée dans le restaurant, il s’est levé de sa chaise pour m’accueillir. Je ne sais comment il s’y est pris mais sans passer par l ‘étape « bise » il m’enlevait ma veste, m’aidait à m’asseoir, me versait déjà un verre de vin. A partir de là, le temps n’a plus existé. Il me parlait, je lui parlais, nos yeux ne se quittaient pas. Il était différent de moi, mais c’est comme si on se reconnaissait. C’était étrange… Cet état dans lequel je me trouvais. Tous mes sens en alerte. A un moment, nous avons évoqué nos grands-parents. Alors que je n’en parle jamais. Trop intime. Là, je lui racontais mon grand-père, ses souffrances, son silence. Les larmes coulaient sur mon visage. Les mains d’Antoine se sont tendues vers mes joues comme pour les arrêter. Mes mains se sont accrochées aux siennes. Il s’est penché par-dessus la table et il m’a embrassée. Le plus beau baiser de l’Univers ! J’en ai encore des frissons. Je me rends compte combien tout cela est extrêmement classique mais c'était un moment hors du temps.

    La suite de la nuit a été un moment délicieux. Chez lui. C’était doux, tendre, avec un désir incroyablement contenu. Oui, cette nuit-là, il avait fait très attention à moi… On ne s’est plus quitté… Enfin…

     

    Je me tais pour y repenser. Pfff… C’est douloureux de penser à ces bons moments. Faudrait ne plus avoir de mémoire parfois.

    Marco s’était endormi pendant mon racontage, sur les coussins. Je me lève, lui ôte le verre de vin, part lui chercher une couverture. Il est là, les yeux clos, le visage détendu, comme un bébé. Je lui caresse la joue. Il sourit dans son rêve. Marco, mon ami. Merci. D’être là.

     

    Je pars dans ma chambre en laissant la porte ouverte, pour rester proche de Marco. Je reste assise un moment en silence sur mon lit, dans l’obscurité. Enfin… Pas exactement. Il y a les lumières de la ville, les ombres des phares des voitures qui font des travelling qui s’entrechoquent sur les murs des immeubles. Une sorte de mur d’étoiles qui éclairent la pénombre de ma chambre. Ces nuits urbaines qui n’en sont jamais. Je n'aurais pas aimé vivre au Moyen-Age avec des villes crasseuses et totalement sombres. Brr…

    Je repense à ce que j’ai dit à Marco. Pour avoir moins mal, faut-il penser aux mauvais moments ? Oublier ceux sacrés où on touche le Ciel ? Je regarde mon passé, le bon, le mauvais... Incapable de voir demain.

     

    Demain… Marco sera là, encore, sur mes coussins. Je souris en m’endormant.

     

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