• Episode 30: Hannah la Goy

    Episode 30: Hannah la Goy

    Une éducation de goy ? Je souris.

    -         Mes parents ne nous ont pas élevées dans la tradition, encore moins dans la religion. Ils étaient athées. Nous n’en avons jamais vraiment parlé ensemble. Je ne sais même pas comment ils se situaient par rapport à cette identité juive.

    -         Tu en parles comme d’une chose qui t’est étrangère. Mais toi, comment te situes-tu sur cette question?

    -       Tu sais, la mère de ma mère n’étant pas juive, ma mère n’était pas considérée comme juive et je ne suis pas juive non plus, n’est-ce pas ? Nous ne sommes jamais entrés dans une synagogue, nous n’avons jamais fait shabbat, dans les discussions que nous avions, cette identité n’apparaissait pas…

    -        Oui… Et donc, toi, qu’en penses-tu?

    -        Eh bien, je ne sais pas ce que j’en pense. Les choses changent en ce moment, là-dessus en particulier. Je ne me sens pas comme faisant partie d’une communauté, quelle qu’elle soit d’ailleurs. Je n’aime pas, en général, laisser les autres penser et parler en mon nom. Ensuite, il y a en filigrane cette histoire d’un peuple qui est gravée dans une partie inconsciente de mon âme, dont je semble faire partie en dépit de la vie réelle. Comment je le sentais ? Une sorte de différence, de sensibilité qui me mettait à l’écart et m’ouvrait sur un monde plus vaste. Comment expliquer cela de manière rationnelle ?... Et avec les derniers événements, cela prend un sens singulier et revient à ma conscience, comme si je me révélais cette part de moi que j’ignorais ou même tentais d’ignorer. Jusqu’où ? Pas très loin. Cela ne va pas m’emmener dans un respect qui serait factice des traditions dont je me sens totalement étrangère et encore moins dans une pensée mystique dont je n’éprouve nul besoin. Voilà, Maurice, c’est là et ce n’est pas là. C’est compliqué, comme tout le reste.

    -        T’es bavarde en fait Hannah ? Blanche disait souvent, en parlant de toi, que tu étais la rebelle de la famille, une taiseuse… Je ne te vois pas ainsi.

    -        Parce que tu n’es pas ma mère ! Mais je sais qu’elle pensait cela, parce que je réagissais souvent vivement, en opposition ou par un silence hostile. Pourtant je ne me sens pas rebelle. Au contraire, trop conciliante parfois.

    Maurice jette au loin un brin d’herbe qu’il mâchouillait. Son visage semble soudainement fermé. Certainement de funestes pensées qui le traversent.

    -        Et toi Maurice ?

    -        Moi, c’est tout aussi compliqué Hannah. J’ai perdu mes parents très tôt. C’est pour cela que nous étions proches avec ta maman. J’ai perdu la mienne quand j’avais dix ans. Comme Blanche quand elle a perdu sa mère. Quant à mon père, il avait disparu de la circulation depuis longtemps. La paternité n’était pas une option chez lui. Ce sont mes grands-parents qui ont pris le relai, qui m’ont éduqué, de manière traditionnelle, qui m’ont appris le yiddish par exemple. Blanche comprenait mon état d’orphelin et était en quelque sorte ma mère par substitution. Un grand gamin !

    -        Parfois cela me met mal à l’aise de découvrir cette vie cachée de ma mère, de mon père, comme des chapitres d’un livre qu’ils ne m’auront jamais dévoilés et qui ne me permettent même pas de comprendre leur histoire, juste de faire naître une énorme frustration… Mais pour en revenir au sujet de notre discussion… Toi, en quoi te sens-tu juif ?

    -        Bon, je t’ai posé la question donc je vais te répondre même si celle-ci n’est pas aisée. Le fait que je sois juif évoque essentiellement pour moi des instants vécus en famille, dans une atmosphère de fête, de partage, de communion. Ensuite en intellectualisant la chose, je me sens intimement lié à l’histoire de ce peuple. Mais tout comme toi, je ne me sens pas une fibre communautaire véritablement.

    -        Et donc tu te disputais avec ma mère ? J’ai envie de prendre sa défense…

    -        Oui, je m’en explique, si tu veux bien, avant de me juger. Je crois qu’il est important de transmettre cet héritage, un héritage à la fois intime et collectif. En cela, et je te voyais avec un sourire moqueur hier soir, les traditions sont selon moi importantes à respecter dans ce qu’elles portent en elles l’héritage du peuple auquel nous appartenons. Chaque geste, chaque parole nous imprime d’un symbolisme collectif, que la répétition rend intime. Je trouve cela dommage de vous en avoir privé.

    -        Je ne suis pas d’accord avec toi. Ils nous ont transmis une culture différente, humaniste, laïque, tolérante, dont la culture judaïque n’est certainement pas étrangère. Je ne me sens appartenir à rien, je te l’accorde. Mais ils ont eu le souci de nous imprégner de ce qu’ils étaient. Si je réfléchis à ma vie, il y a des moments où je me sens juive et d’autres non. Lorsque je doute, et c’est assez souvent le cas, je me vois dans ma différence, dans un sentiment d’être étrangère à ce qui m’entoure et je me sens juive à ce moment-là. N’être de nulle part, en décalage permanent.

     

    Il acquiesce, semblant réfléchir à ce que je viens de dire. Il s’allonge à son tour, les bras croisés sous sa tête.

    -         Tu es avec Renzo ?

    -         Plus. Il part et je préfère ne pas en parler, parce que je risque de me sentir très juive d’un seul coup.

    -         J’aime ton humour…

     

    Je me tourne vers lui, regardant son profil. Ce type est absolument charmant. Envie de lui passer un doigt sur la ligne qui découpe son visage. Non ! J’aurai l’impression de tenter de séduire ma mère ou un frère adoptif.

    -         Pourquoi fais-tu cette grimace ?

    Il me regardait !

    -         J’ai fait une grimace ?

    -         Oui.

    -         Ben, je ne sais pas pourquoi.

    -         Je ne peux pas te draguer, Hannah, mais je te trouve très attirante.

     

    La captivité risque de devenir pesante…

    -        Je ne peux pas te draguer parce que j’ai quelque chose à te proposer.

    -        Ah bon ?!

    -        Nous en avons parlé hier avec Léon et l’équipe.

    -        Oui ?

    -        Voudrais-tu, après cette affaire, travailler avec nous ?

    Lorsque j’ai, par le passé, eu des propositions de travail, il y avait toujours une petite voix sage qui me disait : « C’est bien. Un bon job. Prends-le !» Et une autre voix qui me susurrait : « Ben, ma vieille, tu vas pas te marrer tous les jours avec ces croque-morts. T’as vu la description du poste. A mourir d’ennui…». Et les deux voix n’avaient pas tort.

    Mais là, la susurreuse ne la ramène pas trop, l’idée de bosser pour EMET lui coupe la chique.

    -        Mais je ne sais pas faire, Maurice…

    -        Si, tu sais faire des choses et pour les autres choses, eh bien, je t’apprendrai, si tu veux bien.

    -        Oui, j’accepte.

    -        Tu ne veux pas prendre le temps avant de donner ta réponse ?

    -         Non.

    Je souris. La vie me semble à cet instant-là paisible, pleine de promesses. Maurice se redresse pour s’accouder, je ne soutiens pas son regard. Mes yeux glissent sur ses longs bras au fin duvet, sur sa peau très claire, des bras à la fois masculins et très gracieux.

    -         Que regardes-tu ?

    Je rougis et plus encore de me sentir rougir. Il va falloir évacuer cette chose entre nous.

    -         As-tu une copine, une femme ?

    -         Non. Je me suis séparé de Sarah, euh d’Angèle, il y a un peu plus d’un an.

    Angèle s'appelle Sarah...

    -         Ah bon ?... Et l’enfant ?

    -         Celui qu’elle a eu avec mon remplaçant. Ils sont très heureux.

    Le ton est expéditif, mais j’insiste.

    -         Et pourquoi ?

    -         Pourquoi nous nous sommes séparés ?

    -         Oui.

    -         Parce qu’elle ne m’aimait plus.

    -         Pourquoi ?

    -         Tu veux tout savoir !

    -         Oui, avec mon ami Marco, nous nous disons tout, je ne mets pas de frontière. Ne réponds pas si tu ne veux pas.

    -        Eh bien, je suis tout à mon travail, c’est compliqué pour l’autre de me sentir incapable de m’engager dans une vie de couple, dans un désir d’enfants.

    -        Et vous arrivez à travailler ensemble ?

    -        Oui, il me semble que les choses se sont apaisées. Je suis heureux pour elle.

    Je me souviens de l’image que Maurice avait dégagée la première fois. Tellement différente.

    -        Pourquoi ne restes-tu pas avec Renzo ?

    -        Je ne sais pas. L’annonce de son départ a provoqué une sorte de rejet immédiat, que je ne m’explique pas.

    -        Il m’a eu l’air très affecté. Je ne savais pas comment réagir.

    -        Je ne me comprends pas. Cet homme que je n’avais pas envisagé est entré comme un ange dans ma vie, sans rencontrer de mur, mais il en sort sans que je m’en sente affectée. C’est cela qui me perturbe. Quelle femme insensible suis-je devenue ?

    -        Ne crois-tu pas que ce que tu vis depuis la découverte du carton chez Mila te remue assez pour ne plus te permettre de voir clair dans ta vie ?

    -        Peut-être mais alors dans les deux mouvements : en allant vers lui et en partant.

    -        Laisse-toi du temps avant de le quitter définitivement. « On hasarde de perdre en voulant trop gagner » disait quelqu’un.

    -        Oui, peut-être.

    -        Hannah, je dois partir. Il y a un document là-haut que je te laisse le loisir de découvrir. On se retrouve ce soir.

    -        Pourquoi me demandes-tu cela ? J’ai le droit de sortir ?

    -        Non. En fait.

    Alors, il se lève. Je le regarde partir avec regret. J’aimerais l’accompagner et pouvoir participer à la suite de l’enquête plutôt que de rester là, à ne rien faire…

     J’espère qu’ils trouveront les preuves.

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