• Episode 28 : Pourquoi Irène fut tuée.

    Episode 28 : Pourquoi Irène fut tuée.

    De Teylors

    Lorsque je reviens, Léon et Maurice sont en grande conversation. Ils parlent bas avec leurs voix d’hommes, graves, chaudes. Mais ils se taisent à mon approche, se regardent.

     Léon se lance, visiblement ému.

    -      Nous étions en train de parler des résultats de nos investigations, cet après-midi. Je me suis pris à raconter une nouvelle fois la genèse de toute cette affaire à Maurice.

    -       Je peux écouter ?

    -    Oui. Mais avant cela et pour résumer à l’extrême, sache que nous avons pratiquement tous les noms du réseau actuel. Il nous manque des preuves encore plus probantes de leur implication dans le meurtre de tes parents et deux trois autres affaires que nous suivions, puisque tout est lié. Elles vont venir. La justice prendra le relai.

    -      Vous êtes donc optimiste ?

    - Oui. Je racontais donc à Maurice mes histoires d’anciens combattants. Enfin pas les miennes mais celles de la génération précédente. Mes parents à moi, vos grands-parents.

     Vos grands-parents? Je regarde Maurice silencieusement. Vos?

    -     Ernest donc, ton grand-père a été arrêté une nuit. La même nuit, la police arrêtait beaucoup d’autres résistants du réseau, dont mon père ainsi que le grand-père de Maurice.

     

    Ce fil du passé qui relie trois personnes dans le torpeur de la nuit.

    -     La police savait tout. Alors certes, la police avait été très efficace dans ses enquêtes, ses filatures. Le travail des historiens l’a démontré. Mais la Résistance s’est demandé comment toutes ces arrestations avaient été rendues possibles. Il y avait un ver dans le fruit sans nul doute. Les flics avaient déjà procédé à d’autres arrestations auparavant. Qui avait parlé sous la torture ? Maintenant nous le savons : un certain Schlomo Vlatich. Ce Schlomo, s’il avait été découvert à cette époque-là, aurait très certainement terminé le corps criblé de balle. La résistance ne pouvait se permettre d’avoir des traîtres dans ses rangs.

    -        On justifie le meurtre.

    Cette question qui me taraude.

    -    C’était la guerre. C’était une justice clandestine, mais une justice quand même. Jugé coupable, exécuté. Cela peut paraître barbare en tant de paix. Mais s’ils n’avaient rien fait, auraient-ils pu continuer à organiser des actions de résistance face à l’oppresseur ?

    -      La guerre est un temps de barbarie, où même les bons tuent. Mais de la barbarie, que naît-il ? Est-ce qu’un monde meilleur peut résulter de cela ?

    -  Justement Hannah, la réponse est non et cela nous ramène directement à notre affaire. Ce Schlomo, qui avait parlé, trahi, a dû endosser deux rôles pour le restant de ses jours. Officiellement, il a été honoré comme membre d’une organisation de résistance à la Libération. Mais il a, à partir du moment où il trahissait, été un homme de main pour certains policiers qui le faisaient chanter. L’homme qui avoue, dans une lettre, le meurtre de ta grand-mère Irène, c’est lui. Schlomo Vlatich a empoisonné Irène Croix. Ses anciens bourreaux le lui avaient ordonné. Il a dû comprendre que sa vie ne serait désormais qu’une succession d’actes vils et il a préféré en finir. Enfin je ne sais pas, je suppose que là résidait la raison de son suicide. Avant de mourir, il écrit donc cette étrange lettre aux enfants de cette femme qu’il venait de tuer : à Blanche et à Ernest.

    -         Mais qui le faisait chanter après la guerre ?

    -        Il le dira dans ce courrier écrit en 1950 mais retrouvée en 1968, soit dix-huit ans plus tard. Une liste de dix noms ainsi que le nom d’une entreprise automobile. Sur les dix noms que Blanche a donc eu grâce à ce Schlomo, certains avaient été arrêté entre temps pour des histoires liés au grand banditisme (comme quoi…), d’autres étaient morts et deux avaient disparus de la circulation.

    -         Disparus ?

    -      Peut-être avaient-ils changé d’identité, peut-être étaient-ils morts... Nous ne le savions pas.

    -        Les avez-vous retrouvés?

    -   C’est pour cela que je suis si ému, Hannah. Peut-être que, d’ici quelques mois, nous allons enfin pouvoir après des dizaines d’années de recherches voir ces hommes sous les écrous.

    -  Mais au moment de la Libération, ces hommes des Brigades Spéciales de la Préfecture n’ont pas été inquiétés ? Au moins perdus leur travail ?

    Léon s’enfonce dans le canapé. Sous le halo de la lampe basse posée sur le piano, son visage paraît plus ridé et ses yeux plus clairs encore. Il croise ses jambes. Maurice reste assis sur le tabouret du piano, accoudé sur le clavier qu’il a refermé. Léon reprend.

    -     Tout d’abord, au moment de la Libération, imagine-toi, Hannah, que l’Etat n’a pas licencié toute sa police, que les archives n’étaient pas consultables pour le citoyen lambda et que si on a condamné certains collaborateurs notoires, beaucoup sont passés au travers des mailles du filet. Et puis ces hommes, dans cette époque encore mouvementée de la Guerre Froide, des guerres de décolonisation, ces hommes donc étaient très utiles pour effectuer les sales besognes de l’Etat…

    Les pensées s’accélèrent dans mon esprit.

    -     Mais pourquoi avoir ordonné à ce Schlomo Vlatich de tuer Irène ? Dans quel but ?

    -  Elle avait fait un scandale, émis des menaces. Ils ne voulaient prendre aucun risque.

    -       Cela fait mince comme raison pour éliminer une femme.

    -      Oui, tu n’as pas tort, au premier abord. Mais cela dépasse largement le cas précis du meurtre de Renée Schwarz et de quelques autres résistants.

    Je sens que le récit que je m’apprête à entendre va s’éloigner de mon histoire familiale pour rejoindre des pages sombres de la grande histoire, celle d’un peuple.

    -  La collaboration avait été totale. Par exemple une entreprise automobile comme Raunelt avait dénoncé ses ouvriers syndicalistes auprès de la police. Celle-ci les a remis aux Allemands qui les fusillèrent sur une colline aux abords de Pétrys. A la Libération, cette entreprise fut nationalisée du fait de ses actions de collaboration. C’est là qu’interviennent nos barbouzes. Alors que pendant la guerre cette entreprise avait collaboré les mains dans les mains avec la police, après guerre, ces anciens des BS vont assurer la protection de ces anciens dirigeants collaborateurs, défendre leurs intérêts.

    -       Je ne comprends pas trop quel est le lien avec Irène…

    Maurice reprend.

    -      Irène, en menaçant de faire du bruit autour de la mort de son mari, risquait de mettre en lumière ce réseau organisé et devenu clandestin au sein de la préfecture. Ce réseau, au fil des ans, s’est transformé comme une société secrète, de manière très hiérarchique avec une culture du silence.

    -        Sur des principes fascistes aussi ?

    -    Sans aucun doute, en ce qui concerne le recrutement de ces membres du moins. Ils continuent de faire du renseignement et du fichage sur les salariés de manière totalement illégale et les directions de grands groupes se servent de ses renseignements. Imagine si cela venait à se savoir!

    -        Donc si mes parents ont été tués, c’est surement sur cet aspect-là de leur activité.

    -   Oui, Hannah, Josef et Blanche, qui étaient partis de la lettre de Schlomo Vlatich, vont remonter l’histoire de ce réseau et découvrir des actions de ces hommes.

    -         Comment ont-ils fait ?

    -        Une femme du réseau, une ancienne fonctionnaire de police, partie à la retraite, a été une aide précieuse en venant leur parler. Elle était bien évidemment terrorisée et n’a pas accepté de témoigner. Il fallait donc trouver des preuves de ce qu’elle avait dévoilé, mais nous savions où chercher. Nous pensons que leur voyage, qui fut le dernier malheureusement, avait pour but d’aller la voir pour lui demander des précisions ou lui faire part de leurs avancées. Ont-ils eu l'opportinuité de la voir avant de mourir ? Nous ne le savons pas.

    -         Et cette femme ? L’avez-vous vu ?

    -         Elle est morte Hannah…

    -         Tuée ?

    -         En tout cas, pas officiellement.

    -         Comment est-elle morte ?

    -    Elle est morte, renversée par une voiture, conduite par un habitant du village. C’est elle qui était en faute. Elle avait bu apparemment.

    -        Donc une mort naturelle ?

    - Elle est morte 24 heures avant tes parents et d’après nos informations, elle ne buvait jamais. Donc…

    -      Ils l’ont tuée également. Pas de traître dans l’autre camp non plus…

    -     Merci de ne pas mettre les camps dans une sorte de face à face égalitaire, d’autres font ce raccourci très bien sans qu’on les y aide.

    Léon vient renforcer la dernière remarque qui vient de Maurice.

    -         Oui, pour ce qui est de la Résistance, si on doit se placer d’un point de vue moral comme tu sembles le désirer, elle combattait le Mal. On peut donc penser globalement qu’elle faisait partie du Bien, même si il est de bon ton aujourd’hui de traîner la Résistance et ses membres dans la boue… Pour ce qui est d’EMET, nous ne tuons pas, nous faisons en sorte que la justice soit rendue et que les coupables, s’ils sont jugés comme tels par la société, soient arrêtés. Il me semble que pour qu’une société sorte de la barbarie, elle doive faire la lumière sur ses agissements, sur ses responsabilités. Le travail a été partiel. Nous ne sommes pas sortis du fascisme, il est toujours là terré quelque part…

    Le silence nous arrête un instant, avant que je ne le brise.

    -       Léon, ne vous méprenez pas. Je m’interrogeais. Je ne suis pas sure que la disparition de la barbarie de notre société ne réside que dans la seule éradication du fascisme. L’Histoire que nous apprenons dans chaque pays est une succession d’actes barbares. Les nations se sont construites de manière violente.

    -        Donc il ne sert à rien de faire ce que nous faisons ?

    -       Oh non, au contraire, Maurice, c’est juste que je craigne que cela ne suffise pas.

    -        Il faudrait créer un pays sans cette histoire ?

    Je souris. L’invitation à l’utopie est là. D’autres l’avaient déjà imaginée, la réalité a été toute autre.

     

    La conversation continue tard encore. Je me sens apaisée malgré l’isolement et les troubles passés ou à venir. Au cours de la discussion, je me prends à rêver. Comme si mon esprit s’échappait pour voir la scène avec un regard extérieur. Je suis là et ailleurs, là-haut au plafond, quelque part, invisible. Et de là, mon esprit observe, analyse, non pas les paroles en elles-mêmes, mais l’image, les sensations que dégagent ces trois personnes assises là à parler dans la nuit de la marche du monde. Dans mon esprit un peu réac, je trouve que dans notre société aux rapports lissés à l’extrême, nous ne savons plus parler, discuter, nous confronter à l’autre, celui qui ne pense pas comme moi est celui qui a forcément tort. Mais mon esprit semble goûter un plaisir infini à ces moments où on parle, où les paroles de l’autre résonnent, infléchissent, se heurtent à ma vision du monde.

     

    Maurice se remet au piano. Il ne nous regarde pas, garde les yeux fermés. Léon me tient la main, toujours aussi ému. La différence d’âge entre nous m’interdit de le prendre dans mes bras. Nous écoutons, chacun perdu dans nos propres pensées. La musique est là, comme si chaque note, chaque accord frôlait ma peau.

     Plus tard, Maurice propose à Léon de le raccompagner. Je les salue et pars me coucher dans cette chambre qui n’est pas la mienne. Dans le sac que Maurice m’a ramené, il y a une chemise de nuit. Il a pris celle de ma mère. Je l’avais gardée mais n’avais jamais osé la porter. Le tissu est fin, je m’y sens délicate. Je recherche son odeur, mais elle n’y est plus. Allongée, imprégnée des mots de la soirée et de ce sentiment intense de solitude, je regarde la lueur opalescente de la lune éclairer la pièce. Maurice revient, des bruits qui se veulent discrets derrière la porte. Mes yeux se ferment, les visages se mélangent, des images me dérangent.

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