• Episode 27 : La captive et le son du piano

    Episode 27 : La captive et le son du piano

     

    La voiture s’engage dans une ruelle pavée étroite et s’arrête devant la porte d’un garage que Maurice ouvre avec une commande. Dans un mouvement lent, elle se met en branle, glissant lourdement sur son rail. Maurice attend que la porte se ferme avant de me faire signe de sortir de voiture. Toujours silencieusement, il se dirige vers une porte au fond du garage dont l’ouverture se fait cette fois-ci par une reconnaissance rétinienne. La porte se referme derrière mon passage. Des escaliers. Raides. Je suis Maurice.

    -        Voilà, à partir de maintenant nous pouvons nous exprimer librement. Comment te sens-tu Hannah ?

    -         Je… Je ne sais pas. Mieux que tout à l’heure. La peur est passée. Mais j’ai comme un goût de déception en repensant à tout cela. Je réalise que nous n’avons rien de concret.

    Il sourit. Il s’arrête en haut des marches pour me laisser passer. J’entre dans un grand salon. Une pièce spacieuse aux murs aveugles mais très lumineuse. Une ouverture sur le toit dessine un halo de lumière au centre de la pièce. Un piano à queue trône dans la clarté.

    -         Si, Hannah, nous avons déjà beaucoup. Premièrement, nous savons qui ils sont. Nous ne le savions pas. Ensuite, ils ont pris un dossier sans y être autorisés, ils t’ont reçu sans suivre aucune des procédures officielles, sans aucun motif valable. Et il y a plusieurs témoins.

    -         Est-ce suffisant ? Au pire, ils peuvent être blâmés pour cela. C’est tout.

    -         Pas faux. Nous n’avons rien pour les relier à la disparition de tes parents, puisque c’est ce à quoi tu penses sans le dire. Mais on a déjà deux membres de l’organisation, plus ceux que l’on soupçonnait d’en faire partie, le filet se resserre. Ce Loïc Candard doit être un des personnages clefs du réseau.

    -         Comment le sais-tu ?

    -         A sa manière de s’exprimer. Stéphane Hennecourt est un exécutant. Redoutable sans doute, mais un exécutant. Au contraire, Loïc Candard donne des ordres. C’est un chef, peut-être même Le chef mais j’en doute. Je ne sais pas. Maintenant ils se savent repérer. Ils n’ont rien à perdre. On va attendre une erreur de leur part. Grâce à toi.

    Mouais… Je me sens responsable d’à peu près rien du tout.

    -         Je dois repartir. Toi, tu ne sors pas d’ici pendant quelques jours. Ici, tu es en sécurité. Tu restes ma captive. La porte au fond, là, ce sera ta chambre. La salle de bain, c’est là-bas. Pas de téléphone. Ok ?

    -        Oui…

    -         Je préviens tes proches, ne t’inquiète pas. Pour ma part, je reviens ce soir. Tard certainement. Repose-toi, ici tu en as besoin.

    Il me tapote amicalement le haut du dos. Je dois avoir l’air bonne à ramasser à la petite cuillère. Zéro étanchéité à la panique.

    -         Et puis, si tu veux être sympa, tu peux me cuisiner un truc.

     

    Il sourit avant de s’échapper. Je me laisse tomber sur le canapé. Je regarde défiler les nuages dans le rectangle de ciel qui me surplombe. Pas de peinture sur les murs. Le cadre est au plafond. La vraie vie dans le cadre. Je suis là, bloquée, seule, en sécurité, seule. Mes yeux se ferment, je m’endors.

     

    Même s’il fait encore jour, il est tard lorsque je me réveille. Je mets quelques secondes avant de me rappeler du lieu et de la raison qui fait que je m’y trouve.

    J’explore un peu les lieux. Ma chambre est sobre, avec des draps blancs flanqués d’un liseré vert, une plante et une fenêtre donnant sur un mur végétal. Un monde bicolore. Parfait, sans vie. J’en ressors. Je vais vers la salle de bain, envie de prendre une douche. Des serviettes pliées semblent m’attendre. Je n’ai pas de vêtements de rechange mais mon corps réclame une douche pour ôter les odeurs séchées de ma peur.

     

    En me rhabillant, j’abandonne le tee-shirt pour ne garder que mon pull, la sueur l’a trop imprégné. Je n’ose explorer les pièces en haut de la mezzanine. Syndrome Barbe Bleue ? Il est vingt heures. Où est Renzo ? En train de faire ses valises ? Mila ? Seule à la maternité avec ses deux petits dans une couveuse ? A ses côtés ? Sont-ils bien nés ? Comment va-t-elle ? Comment se prénomment-ils ? Renaud a-t-il été là, présent ? Souffre-t-elle ? A-t-elle besoin de moi à ses côtés ? D’une amie ?

    L’esprit plein de ces questions, j’ouvre les placards de la cuisine, le frigo. Je souris. Maurice est observant : viandes et laitages séparés. Bon, je vais faire un plat végétarien, je risque moins de me tromper. Dans quel évier laver les légumes ? Je ne sais pas. Tant pis. J’émince, je fais saisir. J’improvise. Lait de coco, coriande...

    A côté du canapé, j’aperçois une chaine hifi, ancien modèle, avec une platine de disque. Excitation légère de retrouver les objets du passé. Je regarde les vinyles. Longtemps que je n’en avais pas tenus en main. Après la mort de Blanche et Josef, Renaud a voulu garder ceux de mes parents, ainsi que ceux de Mila et moi lorsque nous étions adolescentes. Je ne sais pas où il les a mis, ni s’ils en écoutent. Voyons un peu ce qu’écoute Maurice Rappoport. Des vieux trucs de jazz, de blues. Il s’entendrait bien avec Marco donc… Tiens, un Sonny Boy Williamson. Je le mets avant de retourner en cuisine touiller mon plat. Les senteurs m’ouvrent l’appétit. Je ne sais pas si je dois attendre Maurice ou pas. Je me sens captive, l’ennui décuplé.

    La nuit est tombée, quand j’entends des pas et des voix monter l’escalier. La porte s’ouvre laissant apparaître Léon Kravski. Maurice derrière lui.

    -         Hum. Ca sent bon ici.

    -         J’ai préparé des légumes.

    Maurice pose ses sacs et dresse la table. Léon se lave les mains. Avant qu’il ne prenne un torchon pour les essuyer, Maurice lui tend un autre torchon.

    -         Oh Maurice, que tu es emmerdant avec tes salamalecs cacheroutes !

    Maurice ne répond que par un sourire séducteur. Je ne sais que dire tellement les mots de mon impatience me brûlent les lèvres.

    -         Hannah, alors des nouvelles de tes proches... Mila va bien. On a réussi à la changer de maternité, en toute discrétion, dans un service géré par quelqu’un qui nous est proche et donc en sécurité. Renaud est à ses côtés et pour quelques jours, ne fera pas réapparition.

    -         Merci…

    -         Ne nous remercie pas, c’est notre devoir. Pour Renzo, il ne dort pas chez lui cette nuit et part pour Prague demain. Sur place, quelqu’un doit prendre le relai. Pas vraiment d’inquiétude.

    -         Et Marco ?

    -         Lui va dormir chez sa copine.

    -         Sa copine ?

    -        Je ne sais pas. Il m’a dit de vous préciser celle à la serviette de bain, que vous comprendriez.

    Je souris. La situation l’oblige à être en couple… Il va m’adorer.

    -         Pour Simone, c’est plus compliqué. Ses recherches sur internet ont laissé des traces que nous n’avons pas pu complètement faire disparaître. Renzo l’avait mise au courant du danger apparemment. Des collaborateurs d’Emet sont en train de la mettre en lieu sûr mais il faut espérer qu’elle accepte.

    -         J’ai laissé des choses, des photos, chez Simone. Et Denis ?

    -         Simone nous l’a dit. Denis, pas de souci.

    -         Et vous avez avancé dans vos recherches ?

    -         Oui. C’est une question de jour… Tiens dans un sac, j’ai pris au hasard des affaires pour toi, chez toi…

    Maurice rougit, n’ose pas me regarder. Je regarde le sac. Des habits… Une intimité qui n’existe pas. Une pudeur qui doit se taire.

    -         Merci. Je vais me changer.

    Derrière la porte de ma chambre, alors que je retire mon pull, le son du piano monte. Je reste assise un instant sur le lit, en soutien-gorge, les yeux fermés, la chair de poule. Une mélodie douce, aux nuances incroyables, tantôt lent, tantôt plus cadencé, presque pressé, tantôt presque avec la timidité de celui qui n’ose s’imposer et qui pourtant imprime sa présence avec douceur, tantôt avec un son arrogant qui impose sa puissance. Ce son du piano qui s’élève dans le silence me renvoie soudain à ma solitude, loin de tous ceux qui pourraient me prendre dans leurs bras. Je chasse de mon esprit l’image de Renzo, de celui qui dormait nu dans les lueurs de ma nuit, de celui qui semblait si proche à ma peau et à mes pensées. Il part et nous ne nous serons pas dit au revoir. Il y a toujours une violence dans un départ. Elle git là dans ces mots qui n’ont pas été dits, dans l’absence de ponctuation de la phrase amoureuse, qui nie l’histoire. Il n’y avait pas d’histoire ? Je chasse de mon esprit l’image de Renzo. Je remets un autre pull essuyant mes larmes inutiles.

     

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