• Episode 24: Le regard qui glace

     

    Episode 24: Le regard qui glace

    d'après Peter Turnley

    Il me suit. Je sens mon cœur battre sous chaque cellule de ma peau, à en exploser. Il me suit. Le pont me semble étonnamment vide. Les quelques rares passants circulent sur le trottoir d’en face, si loin, le nez et les yeux enfouis dans leur col pour se protéger de la bise sibérienne qui souffle en ce milieu de journée ensoleillée. Renzo est encore loin.

    A l’arrière, le son de pas qui courent me parvient, de plus en plus proche, puis les pas ralentissent soudain. Une main m’attrape l’épaule. Je regarde l’eau par-dessus la balustrade du pont. Issue impossible.

    -         Excusez-moi, Mme Zlos.

     

    Le type ne me regarde pas, il a les mains sur ses genoux, le regard sur le sol, essoufflé. Comme un coureur de 100 mètres. Je me remets en ordre intérieur de bataille.

    -         Je viens de voir votre demande… Je travaille à la préfecture.

     

    Il se redresse et me tend la main. Je lui tends la mienne, le cœur au bord des lèvres. Son regard est là, le même reflet d’acier qu’auparavant. Un regard sans équivoque, le regard de celui qui est parti sur l’autre rive, sans plus de trace d’humanité.

     

    -         Excusez-moi, je ne me suis pas présenté. Je suis le capitaine Stéphane Hennecourt, je travaille à la préfecture.

    -         Bonjour… Que se passe-t-il ? Nous avons oublié quelque chose ?

    -         Non, rien. Rien de grave.

     

    « Rien de grave », que veut dire cette phrase dans l’esprit de cet homme ? Tuer n’est pas grave, juste un détail, un mauvais moment à passer tout au plus. Je l’observe, m’obligeant à ne pas baisser les yeux et cherchant à cacher autant que possible les pensées qui me remuent l’âme.

     

    -         J’ai vu votre demande. Je trouve très noble l’idée que des petits-enfants se lancent dans la découverte du destin des Anciens. Je crains juste que votre demande reste bloquée dans les dédales de l’administration et c’est pourquoi je voulais vous proposer mon aide.

     

    Un couple de touristes s’arrête à notre niveau pour se prendre en photo. Je sens l’agacement à peine dissimulé du policier. Je tourne mon regard vers le couple par réflexe. Je reconnais Angèle avec un type, un des geeks de Maurice Rappoport. Je baisse les yeux vers mes mains, que je réchauffe par mon souffle, afin de dissimuler ma surprise et mon soulagement.

     

    -         C’est gentil de votre part mais nous venons de faire notre demande officielle et cela nous semble important de suivre cette démarche, symboliquement, vis-à-vis de l’administration et de la nation.

    -         Oui, je comprends bien, mais vous risquez de vous rendre compte rapidement de la voie sans issue qu’elle représente. Pas par mauvaise volonté mais nous sommes tellement en sous-effectif et c’est un euphémisme que de le dire. Pour ajouter au tableau, peu de personnes ont une connaissance satisfaisante de ces archives.

    -         Et… Que me proposez-vous ?

    -         Je vous laisse mes coordonnées et je vous ferai rencontrer la personne en charge des dossiers historiques de cette période, qui saura certainement répondre à votre demande.

    -         Merci… Mais pourquoi faites-vous cela ?

    Je vais peut-être trop loin, montre peut-être trop ma méfiance.

    -         Par devoir, Mademoiselle, par devoir.

     

    Je sens qu’au-delà de ce que la question voulait signifier, la réponse revêt une autre vérité. Le devoir. Lequel ? Inféodé à quelle doctrine ? Son regard s’est encore rétréci, le rendant plus glaçant. Il se met à marcher, m’obligeant à m’éloigner d’Angèle. Je le suis légèrement en arrière.

     

    -         Ecoutez, je dois y retourner, je vous laisse mes coordonnées, appelez si vous voulez.

    Je regarde le numéro.

    -         C’est un numéro de la préfecture ?

    -         Oui ! Et si on se revoit, cela se fera à la préfecture, ne vous inquiétez pas !

     

    Je sens derrière ses paroles un mépris à peine dissimulé. Parce que je suis une femme ? Parce que je suis juive ? Parce que je suis là au travers de sa route ? Je ne sais.

    -         J’en parlerai à ma sœur et je vous rappellerais si nous jugeons bon de le faire.

    -         Bien évidemment. Bonne fin de journée.

    Politesse contrainte. Il me salue avec le même regard qui vous dévaste de peur et repart d’un pas rapide vers la préfecture.

     

    Je continue machinalement vers l’autre rive. Mes jambes me portent à grand-peine. Des larmes s’accrochent à mes yeux et brouillent ma vue. Dans ces larmes que je sèche, il y a ma peine, ma colère, ma peur. Je n’ai aucune preuve, rien, juste une sensation, une vision à travers que personne ne prendra au sérieux. Je voulais provoquer quelque chose ? Réussi. La réaction a été immédiate. Je regarde le fleuve et l’horizon lointain qu’il offre. Espace de liberté dans la ville, le regard s’échappe un instant.

     

    Une autre main sur mon épaule. Je sursaute. Renzo. Le cœur éclate.

    -         Je suis venu, je n’y tenais plus… Mila m’a…

     

    Je lui mets la main sur la bouche pour l’empêcher de parler. Lorsqu’il s’arrête, je remplace ma main par mes lèvres. Je n’ai jamais donné un tel baiser. Un baiser baigné de larmes, reflets des émotions immédiates, empreintes d’une tristesse apeurée par ce que je viens de vivre mais également de la joie à être dans les bras de cet homme-là, qui s’inquiète pour moi, qui se montre présent, aimant, qui m’accompagne. Renzo, un compagnon. Il me sert contre lui, me prend le visage entre ses mains.

    -         Désolé, je ne peux pas m’empêcher de te désirer.

     

    J’éclate de rire au milieu des larmes. Ma vie par-dessus leurs morts, mon amour par-dessus ma haine.

     

    Plus tard, Angèle nous rejoint, vérifie qu’aucun micro n’a été déposé sur moi. Nous écrivons pour ne pas parler. Je lui transcris la conversation, elle pose parfois des questions. Une fois que tout a été dit, elle me demande ce que je pense devoir faire. Jusqu’ici on ne m’avait pas posé cette question. Je dois en parler avec Mila. Angèle doit en parler avec Maurice, Léon et les autres. Je dois aussi en parler avec Renzo, l’homme qui est à mes côtés. Un sourire silencieux apparaît dans ses yeux. J’écris que cet homme me terrifie. Elle acquiesce. Maurice fait des recherches, on va en savoir plus bientôt. On reporte la décision pour quelques jours. Angèle ramasse les papiers. Elle nous quitte, sort par l’arrière du café.

     

    Nous rentrons avec Renzo. Le vent glacial a cessé de souffler. La douceur de la soirée surprend nos corps. Nous partons voir Simone. Ma généalogiste de génie du premier. Que va-t-elle m’apprendre ?

     

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