• Episode 22 : traverser le Rubicon

    Episode 22 : traverser le Rubicon

    Je l’aperçois de loin, assise sur un banc, à quelques mètres du pont. Elle lit une revue. Elle se lève à mon arrivée. Nous nous serrons la main. C’est une jeune femme élégante, au corps généreux. Ses cheveux sont si sombres qu’ils en ont des reflets bleus et sa peau est étonnamment claire. Quelques rares taches de rousseur égaillent un visage au port altier mais le regard semble sans sourire. Un physique paradoxal : de la rondeur et de la raideur. Non en fait, pas de la raideur, plutôt un sérieux qui met à distance l’autre.

     Dans son sac, je la vois manipuler le brouilleur d’onde.

    -         Bonjour, Hannah Zlos, je suis Angèle.

    -         Bonjour.

    J’ai la gorge sèche, impatiente de savoir ce qu’elle va me dire. Impressionnée par cette femme. Du mal à rester assise.

    -         Nous avons peu de temps, je vais aller droit au but. Donc… il vous faut vous rendre à la préfecture, au bureau D265, qui est le bureau en charge des archives historiques de cette administration.

    -         Et je demande quoi exactement ?

    -         Hannah, ne m’interrompez pas. Laissez-moi tout vous dire et vous poserez vos questions après.

    -         Désolée…

    -         Ne le soyez pas.

    Son ton est chaleureux, sa voix sublime, dans les graves, et son visage exprime une sorte de détachement empreint de tristesse. Elle reprend.

    -         Vous pouvez vous y rendre avec votre sœur, cela peut être utile comme couverture. Donc vous expliquerez au guichet ce qui vous amène : votre grand-père, que vous savez avoir été arrêté parce que résistant et juif. Vous savez qu’il est mort dans les prisons de la préfecture et vous demandez à pouvoir consulter les archives comme la loi vous y autorise. Vous présentez les papiers justifiant de votre filiation avec lui. Ils prendront votre demande et on vous dira soit de revenir pour un rendez-vous, soit on vous recontactera. Rien ne devrait se passer ce jour-là. Nous serons de toute manière dans le coin et à partir de là, nous surveillerons vos allées et venues. Savoir qui a intérêt à vous faire abandonner votre démarche. Comprenez-vous le cadre de votre mission ?

    -         Oui, je pense.

    -         Dans votre propre intérêt, ne mentionnez pas ni la mort d’Irène, ni celle de vos parents, et donc encore moins vos doutes sur la cause de leur mort. Là, vous vous mettriez en danger.

    -         Je comprends bien.

    -         En fonction de ce qu’il se passe et de leurs réactions, nous aviserons de la suite. Plusieurs scénariis sont possibles mais il est encore tôt pour en parler.

    -         Quand ?

    -         Demain matin serait parfait. Une femme qui nous renseigne sera dans les locaux. Vers 10h. Le mieux, c’est qu’il y ait des témoins. Toujours rechercher à avoir des témoins, Hannah, n’oubliez pas cela : des témoins. Plus vous en avez, moins vous serez en danger.

    -         J’y penserai.

    Elle se lève, avec cet air toujours lointain et pourtant amical.

    -         Bonne chance, Hannah Zlos.

    Elle prononce mon nom de famille comme lors de notre salut. Je la regarde partir.

    Je me décide enfin à me lever. En route pour parler à Mila. Dans le train qui m’emmène, je crève d’envie de l’appeler ou d’appeler Renzo, de ne pas rester seule avec toutes ces impatiences, toutes ces craintes qui me compressent le cœur et me paralysent l’esprit. Mais je reste sage, j’apprends à devenir discrète, parano.

     

    Mila m’accueille avec un air de conspiratrice. Elle balaie du regard la rue.

    -         Personne ne semble t’avoir suivie.

    On éclate de rire, une fois la porte fermée. Le rire est bref, nerveux. Nous restons debout dans la cuisine. Je lui raconte la rencontre avec Angèle et lui demande si elle est d’accord pour m’accompagner le lendemain.

    -         Pour une fois que mon gros ventre peut nous être utile, oui !

    -         Tu n’en peux plus ?

    -         Non, ça commence mal mon sens de la maternité, hein ?

    Je souris et lui caresse le bras. Nous allons nous assoir dans le salon.

    -         Je ne dors plus la nuit, je ne me reconnais pas dans le miroir, je ne comprends pas ce qui m’attend, ces deux bébés qui vont arriver. Je pense à cette boite du grenier continuellement et j’aimerai pouvoir courir dix bornes pour me libérer l’esprit de toute cette noirceur.

    -         Tu sais, je crois que cette noirceur peut nous mener à une lumière. C’est idiot et naïf de penser ainsi. Mais je n’arrive pas à me dire que maman et papa sont morts pour rien, que le sort dégomme notre famille les uns après les autres sans s’en soucier, sans que la justice ne sorte son glaive, sans…

    Les larmes reviennent. Mila me prend dans ses bras.

    -         Tu sais Hannah, si tu n’étais pas là, à prendre cela en charge, je n’aurai pas eu le courage de me lancer dans cette recherche, pas la force de tourner le regard vers ce que j’avais enterré et qui m’empêchait de me regarder en face. Tu me permets de me redresser.

    -         Merci mais moi non plus, sans toi Mila, je ne sais pas… Ma vie change en ce moment. Cela a commencé avec le départ d’Antoine. Je pensais sincèrement pleurer la perte d’un amour, j’étais en fait terrorisée par l’apparition d’une Hannah que je découvrais, d’une Hannah libre et cette liberté impétueuse me faisait peur, m’emmenait et m’emmène dans des sentiers inconnus.

    -         Et cet homme, Renzo, t’aide-t-il à vivre cela ?

    -         Je ne pense pas qu’il comprenne les changements qui s’opèrent en moi, parce qu’il me prend là, en plein chamboulement, mais oui, sans le savoir, il m’aide.

    -         Renaud a compris qu’en ce moment, il ne peut me raisonner. Il doit mettre cela sur le compte des hormones qui me mettent les sens à l’envers… Et c’est très certainement en partie dû à cela. La sage Mila déraisonne !

    Je souris. Oui, la sage Mila…

    -         C’est étrange, j’ai l’impression de sortir du brouillard. Des brumes avaient envahies mon existence, m’éloignant de moi et que depuis la séparation, Renzo, la boîte… Tout me pousse à retrouver mes contours. Je ne crois pas au destin, et tout arrive soudainement sans que j’ai le temps d’analyser qui, quoi mais…

    -         Comment est-il, cet homme ?

    -         Renzo ? Je ne saurais te dire. Il me plait pour commencer. Il y a une sorte de plaisir évident à être ensemble, que je n’avais jamais éprouvé entièrement avec Antoine. Renzo devrait être un étranger et il ne l’est pas. Pourtant encore une terre inconnue. Je m’abandonne déjà… Trop ? … Je ne devrais pas.

    -         Pourquoi ? Tu voudrais te protéger ? A quoi cela sert-il ? Vivre les choses à moitié pour les faire durer soi-disant ?

    -         Non, c’est juste que je ne suis pas très clairvoyante sur les hommes de ma vie… Tu m’as vue à l’œuvre et tu en sais donc quelque chose ! Regarde-toi, Renaud, c’est le bon.

    -         Le bon, on en reparlera dans 10 ans. Je ne sais pas. Je l’aime, je rêve encore de lui, je veux encore de ses bras quand j’ai froid, j’ai encore envie d’apaiser nos colères lorsqu’elles éclatent. Voilà…

    -         Mais tu fais un enfant avec lui, c’est bien que tu vois plus loin que l’instant présent.

    -         L’envie est là, comme un désir d’éternité pour lui, pour moi et pour nous. Mais ce désir n’est en rien une certitude. J’aime cette fragilité, elle est le garde-fou. On sait encore prendre soin l’un de l’autre, grâce à cela justement.

    -         Avec Antoine, je me suis toujours sentie distante, en observation. Il y avait un semblant de proximité, une illusion du couple, mais il n’est jamais entré totalement en moi. Je restais en retrait.

    -         Et Renzo ?

    -         C’est si nouveau qu’il est difficile d’en parler, d’avoir la tête froide. J’avais peut-être le même enthousiasme au départ avec Antoine. Je l’attends et ne m’en protège nullement. Aucun faux-semblant. Mes envies sont là, évidentes, ostensibles. Les siennes aussi.

    -         Pourquoi te plait-il ?

    -         Euh… Complexe… Déjà, je l’appréciais avant, avant de l’embrasser je veux dire… Comme personne. Ensuite, il arrive à un moment particulier de ma vie, un coude sur le chemin et il accompagne le mouvement. Cela aurait pu être au contraire un moment de mise à distance et il m’ouvre, avec chaleur, intelligence, générosité. C’est très étrange et j’avoue que je comprends peu mais je me laisse aller.

    -         Laisse-toi aller, ne réfléchis pas trop. Et lui ? En quoi tu lui plais ?

    -         Tu veux dire «  en dehors » du fait que je sois une bombe au lit ?

    -         Renaud doit me trouver tout sauf une bombe en ce moment…

    -         Je sais bien ce que tu penses de toi en ce moment, C’est peut-être un moyen détourné et malin de penser à autre chose que tes angoisses de future mère de jumeaux…

    -         Blanche a été tellement aimante, j’ai peur de ne pas être capable du même amour. De ne pas savoir faire.

    -         Je ne suis pas mère, je ne sais pas si je le serais un jour, cela n’a rien d’une évidence alors je ne sais pas si mon avis importe à tes yeux. Je n’ai aucun doute sur ta capacité à aimer tes futurs enfants. Le simple fait de te poser la question prouve que tu es dans la construction d’un amour en devenir. Ceux qui me font peur, ce sont justement ceux qui nous gavent d’évidences faciles, comme si entre deux êtres, un enfant et un parent, tout semblait écrit, établi d’office.

    Je fais une pause, Mila hoche la tête. Je continue ma pensée, mais de biais.

    -         Enfin j’ai été particulièrement aveugle en ce qui concerne l’amour que nous portaient nos parents. En même temps, je n’ai jamais douté de leur amour, cela a été une sorte de bouclier, d’armure de protection qui m’a souvent permis d’avancer. J’avais cette idée ancrée en moi, qui permettait d’avancer: « Quoiqu’il se passe, ils m’aiment. » Il y a ces deux albums que nous avions petites d’Anthony Brown sur le père et la mère qui se terminent par « Il m’aime et tu sais quoi ? Il m’aimera toujours. » On n’est pas là dans une sorte de CDD de l’attachement. Je pense qu’il doit se passer, du côté du parent une chose incroyable, venue des tripes, qui transcende, un sentiment du don de soi, à la vie à la mort…

    Je m’arrête, mes paroles résonnent « à la vie à la mort ». Blanche et Josef en sont morts. A qui, à quoi ont-ils fait le sacrifice de leur vie ? Tellement anachronique dans notre société que ce sentiment. Est-ce pour Irène et René ? Pour d’autres personnes ? Pour défendre un idéal de justice, de société ? Pour Mila et moi-même comme le suggérait Léon Kravski ? Pour un mélange de tout cela et d’autres choses encore que nous ignorons?

    -         Mila, est-ce que ce que nous nous apprêtons à faire demain, c’est le don de soi ? Est-ce un acte courageux ? Ou sommes-nous juste inconscientes, en joue avec un certain romantisme ?

    -         Je te retourne la question. Comment te sens-tu au fond de toi ?

    -         Avec une peur tenace mais une détermination qui l’est tout autant.

    -         Je ne l’aurais pas mieux dit. Je ne crois pas que c’est à voir avec le courage, plutôt un compte à régler avec notre passé et que nous n’avons pas le choix.

    -         Il n’y a pas de légèreté, pas de panique véritablement malgré l’angoisse. Je les vois, comme s’ils étaient face à moi, maman et papa, continuellement. Enfin sauf quand je suis avec Renzo… Je sens même derrière eux le regard de ces grands-parents qu’on n’a jamais connus, de ces souffrances enfouies dans un passé qui n’est pas le nôtre et qui pourtant nous concernent au-delà du raisonnable. Nous sommes les filles d’une famille dont la souffrance remonte à la nuit des temps. Notre sang porte ces cris étouffés. Une différence, une singularité.

    -         Je ne sais pas si je te suis. Pourtant tu es la plus rationnelle des deux.

    -         Je sais, c’est un sentiment diffus et que je ne peux m’expliquer. Notre famille a tenté le silence, pour tuer les souvenirs douloureux. Irène puis Blanche ont dû revenir de l’oubli pour vivre, elles en sont mortes. C’est cela qui me fait peur. La même logique nous attend-elle ? L’histoire va-t-elle se répéter comme une fatalité? Partout la haine résonne autour de nous. J’ai peur Mila. Des cadavres sont déterrés qu’on croyait ensevelis à tout jamais. Moi, qui n’appartiens à rien, qui ne me reconnais dans rien, je me sens différente, non pas par choix, non pas par culture mais par fatalisme, parce que originaire d’un peuple maudit, qui me hante, m’attire sans possibilité de fuir. Si nous voulions même fuir d’où nous venons, les événements construiraient des murs sur notre chemin pour nous rappeler ce point d’origine.

    -         Je comprends ce que tu veux dire mais je suppose que les autres, même Renaud, ne comprendraient pas. Mais, à la différence de toi, je me sens y appartenir, j’accepte ce tribu du passé, des aïeux, les malédictions, les destinées incroyables comme une richesse, pas comme un poids, pas comme une prison. J’y appartiens de manière libre, sans contrainte.

    Je regarde Mila. La première fois que nous abordons le sujet. Mila l’apaisée. Apprends-moi. Le téléphone sonne. Simone. Je réponds.

    -         Hannah, j’ai trouvé plein de choses, mais avec des incertitudes, j’te préviens! Une question encore :Yakkov Zlos, c’est ton grand-père ?

    -         Oui, c’est le père de Josef, mon père. Enfin s’il s’agit du même Yakkov. Pourquoi ?

    -         On en causera à l’occasion. Tu passes quand tu veux.

    -         Je suis chez ma sœur, alors demain en fin d’après-midi si ça te va.

    -         Ok Hannah, à demain alors.

    Je raccroche, le téléphone sonne de nouveau. Renzo.

    -         Allo ?

    -         Hannah, où es-tu ?

    -         Chez Mila, ma sœur.

    -         Je peux venir te chercher ?

    -         Oui, tu verras ma sœur ainsi. Attends une seconde…

    Mila me faisait des grands signes muets que je ne comprenais pas. Je pose ma main sur le haut-parleur et l’interroge du regard.

    -         Hannah, tu ne veux pas lui demander qu’on mange ensemble ce soir ?

    Je n’y avais pas songé mais l’idée m’enchante. Le faire entrer dans ce qu’il me reste de famille, oui, j’en ai envie. Il manquera juste Marco.

    -         Renzo, est-ce que cela te dit de manger chez Mila et Renaud ce soir ?

    Il ne répond pas tout de suite.

    -         C’est pas une obligation…

    -         Oh non, ça me fait vraiment plaisir ! J’espère juste ne pas les décevoir, ne pas te décevoir.

    -         Cela ne risque pas, crois-moi. Viens quand tu veux, nous sommes là, je t’attends… Tu me manques.

    -         Toi aussi, tu me manques, j’arrive d’ici une heure. Envoie-moi l’adresse exacte par sms.

    On aimerait parfois accélérer le temps et savoir le sens que les événements ou les êtres ont dans notre existence. Je suis tellement bouleversée depuis mon retour de Prague, que je ne sais que penser de ce que je vis.

     

    Cet homme, entré depuis peu dans ma vie, me remplit déjà, non pas comme un être qui comblerait une béance ou une échappatoire à des angoisses très présentes. Non, Renzo est une sorte d’éruption soudaine, inattendue mais qui semble accompagner le bordel ambiant avec intelligence et tendresse. Etrangement, il semble appartenir à une partie intime, inconnue et jamais atteinte de mon être, que je lui livre avec un naturel déconcertant. Mila me regarde, amusée.

    -         Tu ne m’as toujours pas dit en quoi tu lui plaisais, en dehors de tes fesses.

    -         Ben, je ne sais pas. Je ne me vois pas vraiment comme une personne aimable et pleine de qualités, tu le sais. Donc, je ne sais pas. J’espère qu’il n’a pas d’illusions mais les yeux ouverts sur celle que je suis vraiment.

    -         Eh bien on va commencer par lui montrer tes talents de cuisinière émérite, parce que j’ai pas trop envie de cuisiner…

    -         Ah ouais, en fait, Renzo, tu t’en fiches… Tu voulais juste trouver une excuse pour ne pas te bouger… Feignasse !

    -         Pire… Je voulais que tu sois là quand je vais dire à Renaud le programme de demain. J’avais peur qu’il me l’interdise.

    Mila m’accompagne dans la cuisine. Silencieuses toutes les deux, enfermées dans nos propres impatiences.

    « Episode 21: René SchwarzEpisode 23 : Bureau D265 »