• Episode 21: René Schwarz

    Episode 21: René Schwarz

    Rentrée chez moi, je me concentre sur mon grand-père, René Schwarz. Blanche, ma mère, est née en 1940 à Pétrys d’Irène Lacroix et René Schwarz. Qui est-il ? D’où vient-il ? Je regarde les photos. Quelques inscriptions au dos me renseignent un peu.

     

     Une photo d’immigrants datée de 1903, le long de la Gare du Nord. Des Juifs, débarquant d’un shtetl, ces petits villages juifs d’Europe orientale. Lequel ? Pauvres. Un enfant dans les bras de la mère, une petite fille tenant la main du père. Peut-être lui, ce bébé, mon grand-père. Une sœur ?

    Une autre photographie dans un atelier de fourreurs. Des ouvriers, le sourire aux lèvres. Une joie feinte devant le patron? La joie de jeunes gens contents d’avoir fui des pogroms, d’avoir fui le monde asphyxié et asphyxiant des shtetls ? La joie d’un avenir plus serein ? Pas de date, peut-être mon arrière-grand-mère ou mon arrière-grand-père. Peut-être pas.

    Une photographie très abîmée, par du café peut-être, qui représente une classe d’élèves, des garçons. L’école de la République, mais des enfants qui viennent d’ailleurs, on imagine, peut-être pas, l’ « autrefois » construisant sans doute cette impression d’enfants venus d’ailleurs. Mon grand-père y figure certainement. Je regarde les visages attentivement mais je me sens bien incapable de le reconnaître.

    Une photographie d’un mariage. Là c’est lui, de manière certaine, avec ma grand-mère Irène. Deux mondes qui s’associent pour un mariage. Les immigrants juifs et les Français catholiques. Le poids du religieux semblait peu compter de part et d’autre. Ouvriers de part et d’autre. Est-ce que cet instant de bonheur partagé a duré, a résisté ? Ne sont-ce là que des sourires de façades ? La méfiance, le mépris et l’ignorance en embuscade. Je ne sais pas. Ma mère ne m’en a jamais parlé. Le savait-elle d’ailleurs? Je les observe tous les deux, René et Irène. Ils sont beaux. Elle semble avoir un visage délicat bordé de longs cheveux noirs, tressés. René aussi, un visage presque féminin. Les pommettes hautes. Les lèvres ourlées et minces. Le regard semble transparent, conquérant, généreux. J’aime la manière dont il enlace les épaules de ma grand-mère. Certes une pose.

    Les jours suivants, je passe mes journées chez Simone, ma voisine du premier. Simone s’est prise d’une passion pour la généalogie sur le tard. Elle, qui n’avait pas d’ordinateur avant cette addiction tardive, s’est achetée dans un même mouvement, un ordinateur, une imprimante, qui fait scanner et fax (parce que tu comprends pour remonter mes pistes…) E puis elle s’est abonnée à tous les sites sur ce thème, prend ses vacances pour remonter ses « pistes » comme elle aime à le dire.

    Le premier jour, je ne lui dis pas tout, même si Simone est la dernière personne en qui douter, mais par respect pour Maurice et ses amis d’Emet. Je lui explique donc mon envie de savoir d’où vient ce grand-père pour commencer. Je ne parle que de René Schwartz pour le moment. Ses yeux couverts de rides frétillent de joie. Une enfant à qui on a donné un nouveau jouet, une nouvelle énigme à résoudre.

    -         Hannah, donne-moi tout ce que tu as, j’en fais mon affaire.

    Elle accompagne ses paroles, d’un remontage de manches viril. Je grimpe chez moi et redescends avec les quelques photos ainsi que certaines de mes notes.

    Simone m’écoute, silencieusement, griffonne des notes, en tirant la langue et en réajustant ses lunettes toutes les deux minutes sur le bout de son nez. J’arrête de parler. Elle me regarde, l’air inspiré.

    -         Pas simple, Hannah, pas simple, sauf que j’ai un truc. Viens voir.

    Elle m’avance une chaise à côté d’elle, le visage déjà rivé sur son ordinateur. L’air conspirateur, elle tape avec une lenteur insupportable l’adresse d’un site internet. J’ai envie de prendre le clavier pour accélérer le rythme. Elle tape enfin « entrer » de manière triomphale, et le site apparait.

    -         Un site spécialisé sur les migrants au début du 20e siècle. T’as de la chance, ma chérie, je l’ai connu hier par un ami virtuel. Bon, je ne te retiens pas. Je m’y mets et j’aime bien faire mes salades toute seule… Ne le prends pas mal.

    -         Non, je comprends… Je passerai de temps en temps, si tu es d’accord.

    Elle me raccompagne. Sur le seuil, je lui demande :

    -         Je pourrai déposer des documents provisoirement chez toi, Simone, sans que cela ne t’encombre ?

    Elle me regarde avec une interrogation dans le regard, qu’elle n’exprime pas.

    -         Oui, pas de souci. Aussi longtemps que tu le souhaites.

    Elle hésite un peu avant de continuer.

    -         Est-ce que ce que je cherche a un caractère urgent ?

    -         Non, je ne pense pas. Merci mille fois.

    Je l’embrasse. Elle est un peu surprise, je ne l’avais jamais embrassée auparavant.

    Les jours suivants, je passe la voir. Elle me dit où elle en est mais je sens que je la dérange, qu’elle préfèrerait ne pas me voir avant d’avoir trouvé ce qu’elle cherche.

    Un jour, je reçois un appel d’un numéro inconnu. Personne au bout du fil. Mon cœur palpite. Je change nerveusement la carte SIM, qui m’échappe plusieurs fois des mains. P’tain, ce cours de yoga, faut que j’y aille ! Le téléphone sonne quelques minutes plus tard. Une voix féminine qui se présente sous le nom d’Angèle. Je suis sure qu’il s’agit d’un faux nom. Un parc pour se voir, une heure.

    Je raccroche. Je regarde mon téléphone, indécise. Je remets ma carte SIM. Je prends le brouilleur. Est-ce que je laisse un message à Renzo pour le prévenir? Non.

    Je me regarde dans le miroir. Je retire mes boucles d’oreilles, je me démaquille. Etre discrète. Chaussures plates, pour pouvoir courir si besoin. Je ris. Une enquêtrice débutante. Heureusement personne pour m’observer et se payer ma tête. La musique d’Henri Mancini, La Panthère rose, dans la tête. Puis celle de Miles Davis dans Ascenseur pour l’échafaud, nettement moins drôle, plus oppressante.

    L’heure du départ est là. Je prends les clefs, mes mains tremblent. Ce qui semblait de la fiction n’en est plus. Je ferme ma porte. Je descends. J’appelle Mila, je lui parle recettes, on s’est fait un code. Je l’informe ainsi du lieu et de l’heure. Me donner l’impression de ne pas être seule. Je marche, dans les rues que le printemps ne semble toujours pas décidé d’investir. Un vent glacial glisse le long des façades et me transit. Je marche, le nez enfoncé sous une écharpe, les mains glacées fourrées dans les poches. Je marche, la pensée en arrêt, en panique, le cœur à contresens. Je marche.

    Le parc se dessine déjà, sur ses hauteurs. Je continue de m’approcher. L’entrée est là, Je m’y arrête un instant, pour reprendre mon souffle et calmer le vertige qui me guette. Le point de rendez-vous plus loin. Sur un pont de rondins dessinés dans du béton. Angèle. A quoi ressemble-t-elle ? Que va-t-elle me dire ?

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