• Episode 2: Le concert de Marco

    Episode 2 : Le concert de Marco

    Episode 2: Le concert de Marco

     

    Le portable qui sonne. « This is a LoOve Song, a LoOve Song». Lilly Wood. Oh, faut vraiment changer cette sonnerie. Le passé, comme un boulet. Je réponds machinalement. Marco. L’ami que la Terre entière aimerait avoir. Mon ami.

     

     

    « Tu daignes enfin répondre. »

    « Antoine m’a quittée. Pour une autre. » Voix neutre.

    « Oui, je sais, le monde est petit. Je viens de l’apprendre. »

    Je ne réponds rien. Pas la force sinon je ne retiendrais pas les larmes.

     

    « Comment vas-tu, ma douce ? »

    « Pas très bien. Je… » Ma voix s’étrangle, les larmes et le nez qui coulent, pas de mouchoirs, mon écharpe y passe. Les mots ne sortent pas, comme si mes lèvres avaient doublé de volume et que ma langue pesait si lourd qu’elle ne pouvait se mouvoir dans une bouche désormais trop petite. 

     

    « Ok, Hannah,  on va la faire tranquille. Tu es où, là ? »

    Je hausse les épaules, reniflante : « Sais pas. »

    « Regarde autour de toi, bordel ! » Mes yeux regardent ce qu’ils n’avaient pas vu. Les couleurs et les formes de la ville. Je reconnais le lieu.

    « Je vois où je suis. Vers chez Vincent. »

    « Bon, tu rentres chez toi. On s’y retrouve. Va falloir que tu m’accompagnes ce soir à mon concert. J’ai besoin de ta présence, et après, juré, on s’occupera de toi.»

    Avant que je n’aie le temps de dire quoique ce soit, il a raccroché. Pas envie d’y aller. Mais je reprends le chemin de mon appart, incapable de décider par moi-même.

     

    Arrivée, il m’attend déjà, assis sur les marches de l’escalier, la guitare à ses côtés. Il me prend dans ses bras. Ces bras dont je rêvais. Après quelques instants, je me dégage, ouvre la porte, me rue sur le paquet de mouchoirs. J’enlève mon écharpe humide.

    Marco me prend la main, m’entraîne dans la salle de bain. Je le suis passivement, sans rien dire. Assise sur la cuvette des toilettes, je le laisse me passer un gant humide et chaud sur le visage. Mmmm, c’est bon. Je sens mon visage qui se détend. Une envie de bain chaud. Il recommence encore et encore. Après m’avoir séchée doucement, il m’étale de la crème. Je souris.

    « Marco, dis-moi la vérité. T’as toujours voulu jouer à la poupée ? »

    « Oui, une frustration de garçon. Laisse-moi jouer encore un peu… »

    Mon sourire reste.

    Les yeux fermés, je l’entends fouiller dans ma trousse à maquillage. Là, je crains le pire, vu le style de nanas que Marco aime. Mais je ne bouge pas. Le crayon glisse sur mes yeux, je sens ses doigts qui tentent de retoucher le tracé, le pinceau effleure mes joues, le bâton caresse  mes lèvres.

    « Voilà, du bist eine vraie beauté.  Meine créature.» dit Marconstein.

    Je me découvre dans le miroir. Courtney Love, en brunette. Des bonnes cernes, le teint neigeux, des lèvres rouge-sang. Rock’n roll. J’embrasse Marco.

    Il se frotte énergiquement la joue pour ôter la marque laissée par le rouge à lèvres.

    « Arrête, j’veux passer pour un mec disponible, ce soir… Allez, file t’habiller. »
    Il déambule comme s’il manifestait dans la chambre en chuchotant : « Ta jupe en cuir ! Ta jupe en cuir ! »

    « Ta conscience politique, Marco, me désespère. » Je prends un jean.

     

    On arrive dans le bar où des affiches, qu’Antoine a faites, annoncent le concert de Marco qui s’affaire sur la scène. Je m’accoude au bar, perchée sur un tabouret. Marco passe et me glisse au creux de l’oreille qu’une fille en jupe en cuir assise sur un tabouret, ça serait génial. « T’es pathétique parfois, Marco, est-ce que tu le sais ? » Le barman me sert un verre en me faisant un signe de la tête en direction de Marco. Je ne sais pas si je dois remercier Marco ou le barman. Je le lève, en trinquant avec le vide. L’affiche d’Antoine, toujours face à moi. C’est souvent quand on ne veut pas penser à quelqu’un ou quelque chose que tout nous ramène à lui ou à ça. Désir d’être ailleurs.

    La salle se remplit peu à peu, ça s’active derrière le bar. Je me sens immobile au milieu du tumulte et des conversations, comme dans un time-lapse où on oscillerait entre vitesse et immobilité. Trop enfouie dans mes pensées pour me sentir seule. Je regarde au loin, ne fixant personne, craignant de voir Antoine débarquer. Ses cheveux, son T-shirt, ses fesses, son profil. Mon cœur se serre toutes les secondes, en panique.

    Enfin, Marco commence à jouer de son instrument. Seul sur scène, assis sur une chaise, sa guitare comme enlacée. Les regards se dirigent vers lui, les conversations s’estompent. Il commence par une reprise des Yeux Noirs. Façon Django Reinhardt. J’aime, j’ai toujours aimé ce que Marco faisait. Il bouge d’une manière incroyable ses longs doigts fins sur le manche pendant que de l’autre main, il donne l’impression de pouvoir faire naître n’importe quel rythme. Je me souviens avoir emmené Marco voir The Rosenberg Trio un soir. Ils avaient fait une interprétation différente de cet air russe, où le jazz effaçait moins les origines « est-isantes » de cette mélodie. Mais Marco est resté sur Reinhardt le manouche, plus libre, plus swing. Pourtant entre le jazz, la musique traditionnelle gitane, le klezmer, il  nous emporte dans des lieux où la musique joue à sauter d’un monde à l’autre. Le public remue de la tête en cadence, la musique prend possession des corps.

    Certains continuent de discuter. C’est la mode aujourd’hui : aller un concert comme si on était dans un bar avec une musique de fond et blahblahser. Autour, ceux venus écouter sont clairement dérangés mais n’osent leur demander de se taire. Une autre tendance de l’époque, je suppose : ceux qui dérangent ignorent le monde qui les entoure et ceux qui sont dérangés sont presque gênés de l’être. Je deviens réac.

    J’essaye de me concentrer et d’écouter  la musique de Marco mais je continue dans mon délire d’apercevoir Antoine partout. Le vertige me prend à chaque fois, avant de réaliser mon erreur.

     

    Un homme s’appuie sur le bar, juste à côté de moi. Il parle au barman, je n’entends rien de ce qu’ils se disent. Puis il dépose un paquet de flyers sur le comptoir. Mon sang se glace. L’annonce d’une soirée organisée par Antoine. Le type me regarde, je lui rends son regard avec animosité. On ne se connaît pas. Il s’en va en me disant « salut. ». Je ne réponds pas.

    Marco chante. Je m’en vais.

     

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