• Episode 13 : Un dossier bien lourd

    Episode 13 : Un dossier bien lourd

    Renzo m’attend au café en bas de chez moi. Un de ces bars qui survivent, sans âme particulière, à la décoration datant d’une époque imprécise où le mot n’existait peut-être pas. Un de ces bars où les clients pourraient passer comme dans un hall de gare, le visage gris. Et pourtant, dans ce café crasseux et sans charme, il y règne une humanité indicible. Des univers s’y rencontrent, se partagent. La société se reflète là sous un jour étrangement plus chaleureux.

    Je ne sais pas si je dois parler de l’ouragan qui vient de s’abattre sur Mila et moi-même. Nous nous connaissons peu. L’intimité est quelque chose qui demande du temps…

    Renzo se lève en me voyant, m’attire à lui et me serre dans ces bras, ses lèvres appuyées sur mon front dans un baiser silencieux.
    Moi, avec ma timidité maladive, j’ai l’impression que le monde entier a les yeux braqués sur nous. Impression d’un corps anormalement pesant.
          -          Allons chez moi si cela te va.
         
    -          Ok.

    Arrivée dans mon appartement, j’ôte avec empressement mon manteau, comme un poids qui m’oppresse. Renzo enlève le sien avec lenteur, comme si il prenait là le temps de savoir comment réagir. Je le devance.

    -          Renzo, je ne sais pas par où commencer. Je ne sais même pas si même je dois commencer.

    -          Cela nous concerne ?

    -          Moi. Pas toi. Pas nous, je veux dire. Mais j’ai besoin de toi ce soir. Ne pars pas.

    -          Je n’ai pas l’intention de partir. Et pourquoi le ferais-je d’ailleurs ?

    -          Parce que tu passes une nuit avec moi et je te plonge dans un truc compliqué dès le lendemain…

    -          Vas-y, dis m’en plus.

    Je sors le dossier de mon sac. Je le pose sur la table devant nous.

    -          Ma sœur a trouvé cela chez nos parents, dans une caisse au grenier. Là-dedans, il y a une sorte de secret que je n’ai pas réussi à percer. Même si je ne peux le prouver, je pense que mes parents ont été tués. Oui, rien que ça. Pourquoi ? Par qui ? Je ne sais pas.

    Renzo prend le dossier.

    -          Je peux ?

    -          Bien sûr !

    Il s’assied au fond du canapé et commence à le lire, comme je l’avais fait quelques heures auparavant. Pendant ce temps, je cherche à m’occuper, incapable de fixer ma pensée. Parfois je me pose à ses côtés, lui baisant l’épaule discrètement, comme dans un désir de vouloir garder le contact. Au bout d’un moment, alors qu’il n’a pas fini sa lecture, il s’arrête et pose son regard sur moi en silence, sans me voir réellement. Sorti de cette torpeur, il sourit, me prend une main entre les deux siennes. Je n’avais jamais ressenti ce calme avec un homme. Il me lâche et semble tout reprendre. Mais il commence par sortir des feuilles du dossier et les aligner sur la table. Je le regarde faire. Je comprends, il les classe. Cela me fait sourire, j’y retrouve le Renzo du boulot, toujours très organisé et posé. Je le laisse faire.

    Le laissant un instant, j’appelle Renaud pour m’assurer que Mila va bien. On parle, de la boîte, de la mort de mes parents. Il est secoué lui aussi, d’autant plus qu’il connaissait bien ma mère et mon père : Blanche et Josef.

    La sonnerie de la porte retentit. J’ouvre. C’est Marco. Je lui tombe dans les bras. Il voit Renzo. Ils se saluent. Je lui raconte à lui aussi Mila, la caisse. Quand on raconte plusieurs fois une histoire, on y met de la distance. Il pose sa veste à son tour et s’assied aux côtés de Renzo afin de regarder les papiers disposés sur la table, sans les déclasser.

    Au bout d’un moment, j’arrive à m’assoir également et reprendre la lecture de l’après-midi, de manière plus assidue. Je comprends le classement de Renzo. Je regrette de ne pas avoir pris les photos, j’aurai pu être plus utile. Marco propose de m’emmener les chercher avec sa voiture. Nous y allons.

    -          Hannah, ce n’est pas le moment, mais il fait quoi chez toi ce soir ?

    -          Eh bien, nous avons passé la nuit dernière ensemble. Et ce soir, il a accepté de venir. Pas très glamour comme deuxième soirée, hein ?

    -          C’est clair ! Il te plait ?

    -          Tu sais le type qui est dans le paysage, que tu ne vois pas et pouf, tu ne vois plus que lui… Ben, c’est ça qui m’arrive. Je ne contrôle rien, tout cela s’est passé vite et je n’ai pas eu le temps d’y penser depuis hier, mais je me sens vraiment bien… Enfin malgré tous les autres trucs qui se passent. J’ai peur que tout cela disparaisse.

    -         Miss catastrophe est de retour ! Là, il est en train de lire des trucs sombres alors qu’il rêve de te caresser la chute des reins. Je le sens bien, le Renzo, moi…

    Nous revenons enfin chez moi. Je classe les photos avec les documents, j’inscris des noms au dos quand je reconnais les personnes ou les lieux photographiés.

    -          Bon, Hannah, Marco, on dit ce qu’on en sort de cela, ça vous va ?

    Je souris. Je lui réponds oui du menton. Il commence.

    -          Pour moi, c’est une enquête que tes parents ont entreprise. Il y manque des documents. Mais on peut déjà dire que les périodes concernées sont principalement la seconde guerre mondiale et l’après-guerre, mais pas que...

    Marco lève la main comme à l’école.

    -          Cela ne concerne pas juste tes parents mais ta famille au sens large…Des entreprises aussi, des sommes d’argent importantes…

    Je regarde la table totalement recouverte de papiers.

    -          Oui, ma famille Marco, une famille que je n’ai jamais connue et dont mes parents taisaient le destin. Un destin sombre, désespéré. Trouble peut-être.

    Marco réfléchit à voix haute :

    -          On peut en faire quoi. On a des factures, des lettres mystérieuses, des photos sur lesquelles on ne parvient pas à identifier tout le monde…On va voir la police ? Mais sur quoi ? «On a l’intime conviction, monsieur l’agent, que mes parents ont été tués. »

    -          Hannah, peux-tu m’expliquer pourquoi tu es convaincue que quelqu’un a mis fin à la vie de tes parents ? Parce qu’en lisant le dossier, je n’ai rien vu de tout cela…

    -          Eh bien, il y a 4 ans, en pleine nuit, des policiers sont venus chez nous pour nous annoncer la triste nouvelle : nos parents étaient morts dans un accident de voiture sur une route de campagne à une trentaine de kilomètres. Ils sont morts sur le coup, la voiture était sortie de la route, un arbre … Bref la revanche du platane, voilà l’accident. A l’autopsie des corps, on nous a dit qu’ils avaient beaucoup d’alcool dans le sang, surtout mon père Josef qui conduisait.

    -          Et… ?

    -          Et mes parents ne buvaient pas une goutte d’alcool… Et c’était toujours ma mère qui conduisait.

    -          Vous en avez parlé à la police ?

    -          Nous étions absolument sous le choc avec ma sœur. On ne comprenait pas. Ils nous avaient dit qu’ils s’offraient quelques jours de vacances. « Une semaine de liberté » avait précisé ma mère avec un ton enjoué. On ne savait pas où. On s’est dit que ce soir-là, le soir de l’accident, c’était peut-être une soirée de fougue amoureuse… Et puis il y a autre chose mais ce n’est qu’aujourd’hui que cela me revient.

    -          Oui…

    -          Après le décès, j’ai vécu encore quelques temps avec Mila dans la demeure familiale. Nous avons eu deux cambriolages dans le mois qui a suivi leur mort. Sans que rien ne semble avoir été dérobé. La maison secouée de fond en comble mais rien n’avait disparu… Je crois du moins.

    -          Et on n’a pas su qui était venu ?

    -          Non, jamais. J’ai quitté ensuite la maison. Mila a continué à y vivre avec Renaud. Je ne parvenais pas à vivre avec ces fantômes et Mila ne pouvaient pas vivre sans eux.

    -          Tu les as connu les parents d’Hannah, Marco ?

    -          Oui, c’étaient des gens qui me considéraient presque comme un fils. Je venais quand je voulais. Ce que dit Hannah est vrai, je ne les ai jamais vus boire du vin ou un apéritif et en effet c’était toujours Blanche qui conduisait. Josef avait une sorte d’infirmité à la main droite qui l’empêchait de tenir fermement le volant des deux mains. Je me souviens d’une discussion que j’avais eue avec lui dans laquelle j’essayais de le convaincre de faire adapter son volant pour qu’il puisse conduire, lui aussi. Mais il semblait ne pas y tenir tant que cela…  Tu ne m’avais jamais dit tout cela Hannah…

    -          Ne m’en veux pas mais…

    -          Mais je ne t’en veux pas !

    -          C’est … C’est comme un puzzle, un puzzle immense, sans modèle. Je viens d’assembler deux ou trois pièces aujourd’hui. Ces éléments étranges qui étaient là dès le départ m’ont sauté à la gueule en lisant ce dossier cet après-midi. Je ne sais pas dans quoi mes parents ont mis le nez, la main, le pied… J’espère qu’ils y ont un rôle de gentils… Je ne sais rien.

    -          Mais oui, tes parents étaient … des gens biens… je ne trouve pas d’autres mots…

    -          Ils ont dû alors tomber sur des méchants…

    Renzo me coupe la parole le regard dans le vide.

    -          Si je suis ton raisonnement, certainement très méchants… Capables de droguer, d’organiser un crime parfait pour tuer deux personnes âgées sans laisser de trace.

    Je prends une feuille.

    -          Tu as raison. Mais il serait peut-être prudent d’amener ceci à la police mais pour le moment, ils ne nous prendraient juste pas au sérieux. Il faut d’abord que j’aille voir ce Maurice Rappoport, dont on voit le nom sur plusieurs documents. L’adresse est là. La société s’appelle EMET, apparemment.

    -          Je dois partir Hannah, mais je reviens demain matin pour t’y accompagner. Ok ?

    -          Merci, Marco.

    -          Salut ma douce. Bonsoir Renzo, enchanté d’avoir fait ta connaissance… et merci.

    Ils se serrent la main. Je ne sais pas à quelle époque les hommes commencent à quitter les bises, les accolades pour aller vers ces poignées de mains fermes. Parfois je voudrais être un homme rien que pour avoir le plaisir de ce geste viril.

     

    Marco est parti. Je range le dossier sans le déclasser. Renzo me tire à lui. Je respire son odeur. Les sombres pensées s’éloignent.

    -          Bon, comme je me suis douté que ce ne serait pas ce soir que je ferai découvrir ma cabane dans les bois à ma princesse licenciée, j’ai amené un peu de ma cabane chez toi… Ça te va ?

    -          Voui monsieur, montrez-nous ce que vous avez amené dans votre besace.

    Il sort des objets de son sac, surjouant comme un magicien.

    -          Oh peu de choses : un peu de musique pour communier avec vous, un peu de vin pour abuser de vous et des vêtements pour… demain.

    -          Ben c’est ça, fais comme chez toi Renzo…

    Il branche son Itruc qui distille des mélodies. Renzo m’ouvre son univers musical comme un cadeau de bienvenue dans sa vie. C’est ainsi que je le prends. La musique est un cadeau qu’on se fait. Une chose immatérielle capable de vous faire sortir des émotions incroyables, de vous faire parfois sentir meilleur, presque immortel. J’écoute religieusement.

    Je reconnais Junip, avec José Gonzales, sur un morceau que je découvre Line on fire. Un synthé en fond, sa guitare, en picking et puis sa voix, merveilleuse qui vous dit « what will you do if it all came back to you ? ». Un autre morceau suit que je ne connais pas, deux guitares, une voix cristalline de femme. Je regarde le Itruc Boy Drive Darling, je pense à mes parents dans leur voiture « What we leave behind, drive darling drive darling… ».

    Renzo me demande s’il peut faire la cuisine. Je lui montre où trouver les ustensiles, les ingrédients. J’aurai du lui proposer de l’emmener au restaurant mais je préfère rester avec lui, sans regards extérieurs. Je le laisse et je pars prendre une douche.

    J’entends les bruits de vaisselle provenant de la cuisine. Je reste longtemps sous l’eau. La situation est paradoxale : je sens mon existence à la croisée des chemins et en même temps, je ressens une sorte de fofollitude au fond de moi. Renzo. Comment m’habiller pour lui plaire ? Est-ce que j’attache mes cheveux ? Est-ce que je la joue « The girl next door » ou séductrice. J’ouvre mon placard. Les bas semblent me tendre leurs petites jambes « Viens, Precious, prends-nous, tu seras tellement sexy ! » Tentation… j’ose. La jupe en cuir ? Non, faut pas exagérer… Sexy mais pas trop, c’est quand même mon chef ! J’éprouve de la honte à parler ainsi toute seule à mon miroir. Je glisse ma tête hors de la chambre… Ouf, il est toujours à la cuisine. Honneur sauf pour le moment. Les hommes éprouvent-ils parfois la sensation de se sentir ainsi totalement idiots ? Je cherche les masculins de « pétasse » et « gourde ». Je ne trouve pas.

     

    Après plusieurs essayages laborieux, une dernière vérification devant le miroir, qui n’en peut plus de me voir, je sors de la chambre impatiente de retrouver Renzo.

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