• Episode 10 : La vérité

     

    Marco m’attend, le dos appuyé contre sa 2CV. Les pieds croisés. Les bras ballants qui s’écartent lorsqu’il me voit. Pas de précipitation, comme dans un ralenti au cinéma. Mon frère, mon tendre ami. Il me serre contre lui puis m’éloigne pour m’observer.

    -Ah non non non…

    Son index accompagne ses mots.

    -Qu’est-ce que tu veux dire  par ton Non, non, non… ?

     -J’aime pas mais alors pas du tout cet air sérieux sur tes yeux, Hannah… Et ces valoches dessous! Ce ne sont pas les valoches d’une nuit d’amour donc non, non, non, ça ne me plait pas du tout. 

     -Ah ben, si tu vas dans ce sens-là, Marco, tu n’es pas au bout de tes surprises…  

    Chez moi, je prends une douche. J’entends Marco au téléphone. Comment lui annoncer ? Allez,  je sors de la salle de bain, enroulée dans une serviette.

    -Bon… Je vais quitter mon boulot. Je veux être moi-même.

    -Ecoute, je te quitte, y a Hannah qui parle, ça a l’air important… Hannah, tu me le refais doucement? 

    -Marco, j’ai bien réfléchi… Avec Prague, le Golem, emet et met, l’absence d’humanité et le boulanger, il faut que je quitte mon boulot. C’est la seule solution à tout cela.

    -T’as fumé de l’herbe ? Y a un truc que je n’ai pas suivi ?

    -Non mais laisse tomber, tu peux pas comprendre. Mais là demain, je retourne au boulot et je leur file ma démission.

    -Là, je dis clap clap clap. Et tu veux faire quoi ?

    -Ben je ne sais pas trop…

    -Et si tu quittais ton boulot QUAND tu sauras ce que tu veux faire ? C’est possible ou cela te semble beaucoup trop bourgeois comme façon de penser ?

    -C’est ça, fous-toi de moi. Mais t’as raison, faut qu’on trouve ce que je dois faire. On a 24 heures pour trouver…

    -On ?… Parce que moi, je dois y aller en fait.

    -T’as un rencard avec une pouffe encore !

    -Pouffe toi-même d’abord. Et puis elle au moins quand elle est en serviette devant moi, elle la laisse voluptueusement glisser à ses pieds. C’est plus agréable et puis elle ne me demande pas de changer le cours de sa vie. 

    -Tu me laisses tomber alors ?

    -Non, mais j’ai rencard et je vais y aller et je te rejoins plus tard.

    -Je pensais…. Non, rien. Vas-y. Vas-t-en… C’est pas grave.

     

    Marco est parti, je m’assieds à ma table, une feuille blanche devant moi. J’écris le titre pompeux en haut, centré : « Ma Vie ». Dessous, un trait sépare la feuille en deux. Ce qui me plait/Ce qui ne va pas. Je mets de la musique pour mieux réfléchir. Un truc qui fait planer : Nujabes, Feather, Ben Harper, The Smiths…

     

    Interdiction de me lever tant que la feuille n’est pas remplie. Le téléphone sonne, je ne réponds pas.

    Il fait nuit lorsque j’abandonne enfin ma chaise, les fesses et le dos endoloris par l’immobilité. Je m’étire, apaisée. Je prends la feuille et m’assieds sur le rebord de la fenêtre. Je la relis, satisfaite.

     

    La lune illumine la ville d’une lumière blanche, lui ôtant ses couleurs. Un voisin écoute Roseaux, avec la voix de velours d’Aloe Black More than material. Je fredonne « you’re beautiful, you’re natural, I love you so… » Quand la musique touche à la perfection, on aimerait que le morceau ne s’arrête jamais. Le téléphone sonne, c’est Marco. Je ne décroche pas. Reste avec ta princesse.

     

    Le lendemain, j’arrive au boulot, un signe de la main à la bande de la machine à café, pas le temps. Direction Renzo. Jean est là, un autre collègue de mon service. Un type sans saveur, poisseux. Réunion improvisée dans le bureau de Renzo. Il sait déjà tout puisque nous communiquions tous les jours.

    -Donc, pour résumer, tu la sens comment cette filiale ? Saine ?

    -Oui, saine… Renzo, j’ai fait le travail sans te poser de questions, hein ?

    -Euh, oui…

    -Quel est le projet ? Qu’est-ce qu’on veut en faire ?

    -Hannah, je n’en ai aucune idée. Voilà la vérité.

    Le mot me blesse. Vérité. Toujours là.

    -Pendant quinze jours, j’ai étudié, décortiqué tout ce qu’il fallait pour avoir une vue claire de la situation juridique et économique de cette entreprise. J’ai également fui le regard des salariés qui y travaillent et qui certainement dorment mal la nuit en ce moment. J’ai fait les choses sans savoir, sans chercher à savoir, par esprit d’obéissance… 

    -Hannah, excuse-moi de t’interrompre, mais où veux-tu en venir ?

    -Je ne peux pas…

    Je m’étais promis de ne pas pleurer, de ne pas montrer mes émotions. Mais les larmes coulent, je les essuie du revers de la main, rageusement. Le ton a monté, d’autres collègues se sont arrêtés dans le couloir et écoutent mon monologue pathétique.

    -Je ne peux pas faire ces choses, être un bout de la chaîne d’exécution, en aveugle. Je veux pouvoir me regarder tous les matins sans honte, sans renier celle que je suis. Je sais qui je suis, où à peu prêt, je sais d’où je viens, j’ai conscience que nous sommes tous capables d’exécuter des ordres iniques, sans même y penser. Mais je ne peux pas… Je ne veux pas.

    -Tu t’es syndiqué à Prague ?

    Jean et son esprit nauséabond. Son ton méprisant.

    -Tais-toi, Jean. Sors et laisse-nous, seuls.

    Renzo, le visage fermé comme je ne l’ai jamais vu. Il attend que Jean soit sorti, tendu. Il ferme la porte, se rassoit derrière son bureau.

    -Hannah, je ne suis pas un soldat nazi des camps de la mort, je ne suis pas un maton d’un goulag. Je n’aime pas me faire traiter de salopard, sans répondre. Les images que tu renvoies me semblent quelque peu disproportionnées par rapport à la réalité. Le risque, que tu évoques, serait peut-être de faire perdre leur travail à ces salariés ou de ne pas conserver éventuellement les mêmes conditions de travail. Soit. Reste donc raisonnable dans tes paroles.

    -Désolée, Renzo. Je parle de moi, pas de toi. Jusqu’où ma conscience professionnelle est-elle capable de m’emmener ? Je l’ai éprouvé pendant quinze jours au quotidien. Je me suis fait horreur. Je ne veux plus vivre cela. Jamais. Baisser les yeux de honte, de ne pas assumer. Faire preuve d’un minimum de courage avant… je ne sais pas.

    -Bienvenue dans le monde de l’entreprise, Hannah. Tu vivais sur quelle planète avant ?

    Renzo dont le sarcasme tord le beau visage.

    -Renzo, je vais te remettre ma démission.

    -Cela me semble cohérent en effet.

    Je me dirige vers la sortie.

    -Réfléchis encore Hannah, tu es peut-être juste fatiguée.

    Je réponds en lui tournant le dos.

    -Je suis fatiguée en effet… Je n’ai pas dormi pendant quinze jours. Mais je suis sure de ce que je fais et je ne peux plus revenir en arrière.

     

    Ma main s ‘arrête sur la poignée, je me retourne vers Renzo, le rimmel a définitivement coulé sur mes joues.

    -Renzo, j’ai aimé travailler avec toi. Je ne peux pas en dire autant de la bande de crabes qui attend derrière la porte.

    Il sourit.

    -Je ne voulais pas te blesser. J’ai du respect pour toi et la manière dont tu mènes ton travail et les gens avec qui tu travailles. C’est moi… Juste moi… Désolée.

    Renzo s’est levé pour me rejoindre près de la porte. Il me prend dans ses bras. Il ouvre grand la porte alors qu’il me tient encore contre lui. Les crabes ont les yeux écarquillés.

    -En te perdant, je perds une perle de collaboratrice.

    Je pars, en souriant. Quel renard ! Il s’évite ainsi les remarques fielleuses des autres à mon égard.

     

    Je retrouve mes copains de la machine à café. Soulagée.

     

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